Pascale Cormier
J’ai la chance de vivre dans un pays
où j’ai le droit de respirer
mais je ne baise que moi-même
j’en connais qui ont peur
elles tremblent de tout leur corps
j’en ai vu qui fuyaient
se pourchassant elles-mêmes
d’autres ont tellement soif
toute l’eau des glaciers n’y suffirait pas
l’amour est aride
pour les femmes qui penchent
j’ai la chance de n’attendre
que le scalpel du chirurgien
j’en connais
qui se peignent des ailes et vivent dans un tombeau
j’en connais qui n’ont pas de chance
les corps qui les entourent sont des corps de rechange
leur vulve murée n’échappe rien d’elles-mêmes
elles se tordent sur leur matelas
s’étranglent avec leurs draps
j’ai la chance insigne
d’être vieille
pour celles qui bouillonnent de sève
dont le ventre palpite
s’ouvrant sur un gouffre cosmique
dans l’éternel ballet des sphères
pour celles qui écartent les cuisses
dans la nuit
une absence absolue qu’elles sont seules à connaître
ne jamais être une moitié qu’à demi
ne se donner qu’à des fantômes
tourner le dos
pour celles que ronge le vide
celles qui n’ont à offrir qu’un seul corps
dans des chambres multiples
le désir est une torture
une insatiable faim
une brume humide et froide
nous aurons des enfants par milliers
nous serons à la fois père et mère
quand on fera de nous des femmes
capables d’enfanter
j’ai la chance de transcender mon agonie
en une autre naissance
j’en connais qui ne font que mourir
subissant leur jeunesse comme une plaie ouverte
elles rampent entre deux mondes
le sexe en étendard
le ventre en charpie
j’en connais qui se rêvent et qui rêvent
réfutant l’effroyable carcan
j’en connais tant qui fuient et je fuis avec elles
sans avancer d’un pas
plutôt brûler mon corps que m’agripper
aux moustaches d’un prince
pour ces âmes à la fois mâles et femelles
des portes sont trop étroites
des regards trop lourds
souvent elles implosent
se dévorent elles-mêmes
déchiquetées dans les barbelés
l’attente est un poison qui rend fou
tandis que j’enfonce le majeur de ma main droite
au plus intime des replis de ma chair
mon sexe atrophié retourné
me pénétrant moi-même
tandis que je défonce d’un doigt fébrile
mon bassin jusqu’au vagin
que je me creuse femme
en me pinçant les seins
mon anus n’est plus qu’un trou noir
où s’engouffre ma féminité
je ne veux plus souiller mon désir
j’en connais qui désirent encore
qui éclatent entre des mains maladroites
retombent en éclats de cristal
il suffit d’un rien pour anéantir
ces femmes étranges
baisées plus qu’aimées
plus fortes que leur naissance
moins vivantes que la mort
moi
j’ai un cœur de petite fille
qui ne joue qu’avec elle-même
et qui n’attend personne
je n’en connais pas
qui ne voudraient pas être ailleurs.
© Pascale Cormier, février 2014
Entrevue avec Pascale Cormier aux Contes à Rendre
Vidéo: Yvon Jean